Imagine un village sénoufo au crépuscule, bercé par le chant des cigales et le martèlement sourd du forgeron sur l’enclume. Des étincelles dansent dans la nuit, illuminant les visages de jeunes initiés venus écouter les anciens raconter l’histoire du fer, ce métal venu du ventre de la terre, chargé de mystères et de puissance.
Depuis des siècles, les Sénoufos sculptent non seulement le bois avec une maîtrise inégalée, mais ils façonnent aussi le fer, lui donnant des formes aussi diverses que sacrées. Ici, un oiseau aux ailes repliées, symbole de sagesse et de protection. Là, une fine lame aux motifs incisés, prête à trancher non seulement la matière mais aussi les liens invisibles avec le malheur.
Le fer, chez les Sénoufos, n’est pas un simple matériau. Il est vivant. Il parle aux esprits, il accompagne les guerriers, il sanctifie les initiés. Entre les mains des forgerons, il devient un intermédiaire entre le monde des hommes et celui des ancêtres.
Sous les grands fromagers où se tiennent les assemblées du Poro, on murmure que les statuettes en fer possèdent une âme. Elles ne sont pas seulement des objets : elles veillent, elles écoutent, elles transmettent les messages d’un monde oublié. Certains disent que, la nuit, ces petits oiseaux de fer s’animent et chuchotent aux oreilles des sages les secrets du temps passé.
Mais le fer n’est pas qu’esprit, il est aussi force. Les haches et les lances forgées dans le feu des anciens protecteurs du village ne servent pas uniquement à la chasse ou au combat. Elles marquent le passage à l’âge adulte, elles lient les hommes à leurs ancêtres, elles rappellent à chacun que la tradition est un flambeau qu’il faut porter avec respect.
Chaque objet en fer est un fragment d’histoire. Un poids à peser l’or, échangé sous l’ombre des baobabs, témoigne des routes commerciales qui liaient jadis les Sénoufos aux royaumes voisins. Un bracelet en fer, offert lors d’une cérémonie de mariage, devient le sceau d’une alliance aussi dure que le métal lui-même.
Aujourd’hui, ces artefacts survivent dans les musées et les collections privées, témoins silencieux d’un monde où le fer n’était pas qu’un simple outil, mais une passerelle entre les vivants et l’invisible. Pourtant, dans certains villages reculés, à l’abri des regards modernes, le feu des forgerons crépite encore. Et si tu tends l’oreille, peut-être entendras-tu, dans le martèlement du métal, l’écho d’une civilisation qui n’a jamais cessé de vivre.